Jouer des coudes, puis se les serrer

Jouer des coudes, puis se les serrer

À l’Institut Industriel Saint-Joseph de Visé, les animateurs peinent à s’extirper du cadre scolaire. Ils ont beau batailler, armés d’une proposition différente, les jeunes les identifient comme un prolongement de leurs cours, qu’ils honnissent. Pourtant, au fur et à mesure que la taille du groupe fond, la cohésion émerge. Bilan en mode « 3ème mi-temps ».


En amont du débarquement sur le terrain, la thématique annuelle bouillonne inévitablement dans la tête des animateurs. « “On ne parle ni foot, ni politique”, ordonnait ma grand-mère lors des réunions de famille », se remémore Laurie, travailleuse au C-Paje. « Chez moi, il s’agissait d’un sujet sensible et central, j’étais certaine qu’il allait nous permettre de questionner énormément d’injustices vécues par nos publics ». Son collègue Fabrice renchérit : « je trouvais notre proposition alléchante pour les jeunes, voire “sexy”, dans ma grande naïveté. Et, arrivé à l’Institut Industriel Saint-Joseph de Visé, je me suis rendu compte que l’intérêt se révélait inexistant ».

Ils étaient 28 élèves de 3ème professionnelle à prendre connaissance du projet à la rentrée de septembre. Ce lundi-là, début février, seul l’un d’entre eux se tient face à Laurie et Fabrice ! Ils sont frappés de surprise : « on ne s’attendait pas à un tel dépeuplement. Déjà, lors de la séance précédente, ils n’étaient que quatre. Si le groupe continue à se réduire, on se dirige vers un chômage technique ». Comment expliquer cette désertion ? « C’est bien la preuve qu’ils nous incluent dans le cadre scolaire, malgré notre origine extérieure », sourit Fabrice. « S’ils ne venaient pas, ils étaient en congé : il n’y a pas photo ». Pourtant, au départ, de nombreux étudiants ont assuré qu’ils adoraient le football. Laurie analyse : « je ne pense pas qu’il faut blâmer notre thématique, mais plutôt pointer le contexte de l’école. Ils manifestent un âpre rejet pour tout ce qui s’y joue, y compris les cours d’ateliers professionnels, qui sont pourtant sensés les passionner ». « On les a perdu au fur et à mesure, pour des raisons diverses », retrace Fabrice. « Certains ont changé d’établissement, ou ont été écartés à cause de problèmes disciplinaires… et d’autres n’étaient clairement pas motivés par notre dispositif. Une partie du groupe venait pour s’évader des cours, “ne pas devoir écrire”, comme ils disaient ».

En la décortiquant, le duo perçoit que la masse de participants crée l’illusion. Le groupe est composé de plusieurs classes indépendantes, rassemblées pour le projet "Carton Jeunes" du C-Paje. Règne un enjeu de prédation, selon Laurie : « Mets des gars de quinze ans qui ne se connaissent pas ensemble dans la même pièce, tu verras ce qu’il s’y passe. Ils se montraient agressifs et grossiers les uns avec les autres, et parfois même avec nous. S’est façonnée une mini-société, avec des micro-duels pour déterminer qui seraient les leaders. On a tenté de brimer ce phénomène autant que possible, sans pour autant s’armer d’autorité, mais les rôles ont pris forme, et les jeunes se sont ancrés dans leurs postures respectives ». Les professeurs reconnaissent que ce mélange des communautés, immanquablement artificiel, relève de l’erreur à ne plus commettre.

La restriction fait la force

Si le groupe s’étiole à mesure que l’année avance, la participation n’en devient pas plus faible, au contraire. « Bien sûr, quand un jeune est exclu, on le vit comme un échec », soupire Fabrice. « On ne prendra jamais nous-même la décision de renvoyer un élève démotivé. Néanmoins, s’il reste parmi nous en s’affalant sans écouter, en ne levant qu’épisodiquement les yeux pour vérifier son téléphone, son attitude grippe évidemment la dynamique ». Lorsque le binôme d’animateurs se retrouve nez-à-nez avec l’une seule de ces fortes têtes, les sourcils se dérident et la relation prend des atours touchants, aux yeux de Laurie : « il nous a montré des photos de sa maman, qu’il désigne de façon vulgaire, mais dans un élan affectif. Évidemment, c’est maladroit, mais il faut garder à l’esprit que certains de ces élèves n’ont pas le CEB : ils ne sont pas toujours outillés pour adopter des comportements appropriés ». Quand on ne compte plus qu’une demi-douzaine de jeunes, attablés ensemble autour d’un même travail plastique – les moments que Laurie préfère – les tensions s’évaporent et le groupe s’applique, au point d’étonner Fabrice : « percevant leur désintérêt, j’avais complètement laissé tomber la thématique du foot dès la moitié de l’année. Et, curieusement, ils ont voté d’eux-mêmes pour confectionner des tifos. Puis, au moment de sélectionner un slogan, a déboulé “le racisme, c’est comme Neymar qui simule”. Finalement, on est revenus à nos ambitions initiales, sans trop leur forcer la main ». Idem lors de la manifestation qui a bouclé le processus : d’abord timorée et honteuse, la bande d’élèves a fini par jouer ardemment le jeu. Laurie s’en montre convaincue : la patience auprès des trublions fragiles paie sur le long terme. « Moi aussi, j’ai été en troisième professionnelle. Je n’avais pas toujours la posture adéquate : j’étais ronchon, je me renfermais dans mon coin. Mais, quatre à six ans plus tard, plusieurs pièces sont tombées. Je ne m’inquiète pas, si le changement chez eux ne s’opère pas immédiatement. Il n’y a rien de vain, ils mèneront leur chemin ».

 

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Actualité rédigée par
Boris KRYWICKI

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